Reggae · 12 septembre 2003
La naissance du DUB !

Le dub n'est pas né par hasard ; ce fut une naissance lente, environ cinq ans. Et cet accouchement, analysé dans un microcosme, peut être décrit comme l'histoire de la musique jamaïcaine elle-même. Un mélange de chance, d'ingénuité, de souffrance, de talent et, pourquoi pas, de marijuana. Pour suivre la première étape de la formation du dub — celui-ci vraiment né par hasard — il faut remonter à 1967, époque où le rocksteady était le son du moment. Ruddy Redwood possédait un soundsystem à Spanish Town et était ami de l'un des barons de la musique jamaïcaine, Duke Reid.
Cette amitié fortuite lui valait des specials, ou dub-plates, acétates vagabonds qui servaient de test pour la sortie commerciale d'un single. Si la réception de la musique était bonne sur les soundsystems affiliés, "satellites", comme celui de Ruddy, Duke, via son label Treasure Isle, mettait la musique sur le marché. Un beau jour, Ruddy reçoit "On The Beach" des Paragons, sans les voix. Le manque total d'attention de l'ingénieur du son fit entrer le nom de Ruddy dans l'histoire. Si je tends l'oreille, j'entends le "bingo" que Ruddy cria en entendant la nouveauté. À minuit, Mr. Midnight, comme on l'appelait, passa "On the Beach" deux fois de suite.
La première avec voix et la seconde sans, faisant chanter tout le monde la chanson entière. Ce fut un succès qui ébranla à jamais les structures de la musique jamaïcaine : la naissance des versions. Dès que Reid apprit cette possibilité, il produisit aussitôt des versions sans voix de ses principaux hits. Bientôt, ces versions furent menées par des instruments comme le sax et l'orgue. En 1970, pratiquement tous les singles jamaïcains avaient une version en face B.
À l'époque, le moteur musical de la Jamaïque était la différenciation. Qui faisait du banal était mort. Tout producteur pouvait sortir une version sans voix, ou demander à un musicien habile de soler sur la mélodie. Mais certains producteurs pionniers commencèrent à utiliser le studio et la table de mixage comme un instrument musical. "Phantom" de Clancy Eccles, "Pop a Top" de Lynford Anderson et "News Flash" de Joe Gibbs, un instrumental montant des parties de trois chansons différentes, sont des exemples classiques. Jusqu'en 1971 surgit "Voo-doo" des Hippy Boys, mixé par Lynford Anderson, le premier dub de l'histoire : basse et batterie en avant, guitare et claviers derrière, échos, delays et reverbs dans une désorientation complète.
Il est important de souligner que toute cette évolution ne serait pas complète sans King Tubby, le plus grand maître du genre. Amené au soundsystem de Ruddy Redwood par son ami producteur Bunny Lee, Tubby devint fou des possibilités sonores qui lui venaient à l'esprit. Il monta un petit soundsystem dans le quartier difficile de Watergate et appela U-Roy pour être son DJ (encore une fois, DJ en Jamaïque est le MC du reste du monde). Très talentueux, Tubby était aussi un spécialiste du matériel sonore. L'homme savait tout — pour montrer sa stature, le studio Black Ark de Lee Perry compta sur son aide pour être monté. Tubby faisait des miracles sur son sound. Il éparpillait des tweeters dans les arbres et mettait reverb et echo sur la musique.
Le partenariat des deux fut essentiel à l'émergence du dub tel que nous le connaissons, car Tubby préparait les morceaux qu'U-Roy allait chanter, les rendant plus lents et hypnotiques. Les trois premiers hits de l'"Originator" : "Wake The Town" (sur "Girl I´ve Got A Date" des Paragons), "Rule The Nation" (sur "You Don´t Care" des Techniques) et "Wear You To The Ball" (sur le morceau du même nom des Paragons) expliquent parfaitement pourquoi U-Roy avait ce surnom. Il fut le premier DJ moderne de Jamaïque, passant des petites interjections au chant et aux commentaires sur les paroles originales.
Les interventions de Tubby, en live et dans son petit studio, poussèrent une légion de nouveaux producteurs à confier leurs bandes master pour être mixées par Tubby, le premier remixer professionnel du monde. En 1973 parurent les premiers albums de dub : Blackboard Jungle Dub des Upsetters (partenariat Lee Perry et King Tubby), Java Java Dub mixé par Errol Thompson et Aquarius Dub mixé par Herman Chin Loy. Rapidement, on n'achetait plus les disques au nom de l'artiste et du producteur. On voulait savoir qui était l'ingénieur du son. Avec la sortie en 1974 de Pick a Dub de Keith Hudson, le dub conquit l'Angleterre et le monde.
La quantité de dubs, versions et riddims dans la musique jamaïcaine s'explique à la fois par le besoin des producteurs de gagner plus sur la même chanson, et par la capacité du peuple à recycler les choses. Pays pauvre, rien ne pouvait être jeté, y compris la musique. Avec le temps, cette avidité à prolonger la vie d'une chanson devint virtuosité.
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